jeudi 1 janvier 2009

Vendredi 2 Janvier 2009. 6H52

Chateaubriand est, à la fois, dans l'Histoire, et a, en même temps, conscience de l'aspect théâtral et ridicule des événements historiques infimes qu'il est, parfois, en train de vivre : "Je trouvais que nous ressemblions pas mal à une troupe ambulante de comédiens français, jouant à Ferrare, par la permission de Messieurs les magistrats de la ville, la Princesse fugitive ou la Mère persécutée."(p. 432, Mémoires d'Outre-Tombe, IV, Flammarion, 1982).
C'est aussi cette distance de soi à soi qui fait l'écrivain.

mercredi 31 décembre 2008

Mercredi 31 Décembre 2008. 17H41

Comment, mieux que Chateaubriand, peut-on exprimer la vanité et la précarité de la vie, en deux phrases : "Ma gondole au retour du Lido suivait celle d'une troupe de femmes qui chantaient des vers du Tasse; mais au lieu de rentrer à Venise, elles remontèrent vers Palestrine comme si elles eussent voulu gagner la haute mer : leur voix se perdaient dans l'unisonance des flots . Au vent mes concerts et mes songes !". Et cette phrase est complétée par celle qui ouvre le paragraphe suivant : "Tout change à tout moment et toujours : je tourne la tête en arrière, et j'aperçois comme d'autres lagunes, ces lagunes que je traversai en 1806 allant à Trieste : j'en emprunte la vue à l'Itinéraire." (p. 399, op. cit.).
Emouvante aussi est l'attitude immensément naïve de Chateaubriand, traçant sur le sable le nom de la femme qu'il aimait, en ce geste éternel des amants : "j'ai écrit un nom tout près du réseau d'écume, où la dernière onde vient de mourir; les lames successives ont attaqué lentement le nom consolateur; ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lettre à lettre et comme à regret : je sentais qu'elles effaçaient ma vie." (p. 403, op.cit.)

Mercredi 31 Décembre 2008. 14H04

De tout ce que l'on écrit , en racontant nos vies, que restera-t-il, dans deux siècles ? Peut-être seulement une annotation sur le temps qu'il fait... Je n'en veux pour preuve que ces lignes de Chateaubriand , écrites il y a 175 ans , et qui me parlent encore plus , peut-être, que tout ce qu'il a pu écrire de suprêmement philosophique, historique, théologique, poétique , ces lignes extrêmement banales, où l'homme qu'il fut, l'homme ordinaire qu'il fut, un jour, hic et nunc, transparaît tout entier : "le temps était équivoque; il pleuvait par intervalles; la brise autorisait une augmentation de vêtement". (p. 390, Mémoires d'Outre-Tombe, IV, Flammarion Grand Format, 1982). Aussitôt après avoir écrit cette phrase humaine, trop humaine, l'auteur revient à l'évocation de son rôle social, historique, mais avec une extraordinaire ironie, une extraordinaire distanciation : "Ma gloire, enveloppée dans un manteau, opéra sa descente heureusement sans être reconnue". (p. 390, op. cit.). Il faut bien jouer son rôle dans le grand théâtre du monde.

Mercredi 31 décembre 2008. 10H05

L'édition (établie par Jean-Claude Berchet) dans laquelle je lisais, jusqu'à présent, le tome IV des Mémoires d 'Outre-Tombe (Classiques de Poche, 2002) , a fait le choix, respectant, sans nul doute, la dernière volonté de l'auteur, de renvoyer, dans un "Appendice", à la fin de l'ouvrage "le livre sur Venise". C'est pourquoi je choisis de poursuivre ma lecture du Tome IV, dans l'édition Flammarion Grand Format , (qui respecte, elle, le "manuscrit de 1845") , dite "édition du Centenaire", établie par Maurice Levaillant, 1982. Cette édition, elle, ne renvoie pas à la fin de l'ouvrage le "livre sur Venise".
Certes , ces "fragments retranchés", au dernier instant, par l'auteur, sous la pression de son entourage, ne contiennent pas d'éléments grandioses, mais des éléments simples et intimes, qui nous apprennent beaucoup, cependant, sur l'auteur et m'émeuvent particulièrement : " Nous ne pouvons souffrir aucune réputation ; nos vanités prennent ombrage de tout; chacun se réjouit intérieurement quand un homme de mérite vient à mourir : c'est un rival de moins; son bruit importun empêchait d'entendre celui des sots, et le concert croassant des médiocrités." (p. 376 de l'edition Flammarion Grand Format, 1982). Ou bien encore : "Toutes les fois que je suis tombé du sommet de ma fortune, j'ai ressenti une joie inexprimable à rentrer dans ma pauvreté et ma solitude, à jeter bas mes broderies, mes plaques, mes cordons, à reprendre ma vieille redingote, à recommencer les promenades du poète par le vent et la pluie, le long de la Seine vers Charenton ou Saint-Cloud." (p. 380, édition Flammarion Grand Format, 1982).

mardi 30 décembre 2008

Mardi 30 Décembre 2008. 14H56

Ce qui me choque, sous la plume de Chateaubriand, c'est qu'il y a , de la part du Vicomte Chateaubriand, un mépris de caste à l'égard de Rousseau, issu d'une couche sociale inférieure : "Byron arriva riche et fameux à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ; tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs de l'héritier noble du célèbre commodore anglais ; aucun cicerone ne pourrait vous indiquer la demeure où cacha ses plaisirs le fils plébéien de l'obscur horloger de Genève." ( Mémoires d'Outre-Tombe, IV, p. 422, op. cit.). Le jugement de Chateaubriand est d'une grande injustice en ce qui concerne le style de Rousseau : "A travers le charme du style de l'auteur des Confessions, perce quelque chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de mauvais goût ; l'obscénité d'expression particulière à cette époque gâte encore le tableau." (p. 422, op. cit.)
Tout cela est formidablement injuste et trahit l'esprit d'un homme d'une société ancienne , pour lequel le clivage entre les nobles et ceux qui sont issus d'une basse extraction ne peut que perdurer.
Pourtant , c'est Rousseau qui me forma profondément honnête homme , moi qui suis, tout comme lui, issu d'un milieu social modeste, avec des textes extraordinaires, comme celui des Confessions qui s'achève par les lignes suivantes : " Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aventures galantes , en remarquant qu'après beaucoup de préliminaires, les plus avancées finissent par baiser la main. O mes lecteurs ! ne vous y trompez pas. J'ai peut-être eu plus de plaisir dans mes amours, en finissant par une main baisée, que vous n'en aurez jamais dans les vôtres, en commençant tout du moins par là." (Confessions, édition Garnier, p. 154 , achevée d'imprimer le 10 Avril 1980).

lundi 29 décembre 2008

Lundi 29 Décembre 2008. 11H30

En 1972, lorsque je préparais ma Licence de Lettres Modernes à la Faculté des Lettres de Besançon (France), je lus et relus, avec une volupté indicible, Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (1782). J'eus d'ailleurs mon heure de gloire , dans cette même Faculté des Lettres, en faisant un exposé sur "la journée des cerises", (p. 152 et 153 de l'édition Garnier des Confessions, 1980). en présence du professeur Paul Sadrin qui me fit ce compliment inoubliable : "Monsieur, si Jean-Jacques Rousseau avait été là, il aurait été content."
En 2008, soit trente-six ans plus tard, je lis dans les Mémoires d'Outre-Tombe (Tome IV) une page extraite des Confessions de Rousseau et fidèlement recopiée par Chateaubriand, p. 420 et 421, qui consiste en le récit de l'aventure que Rousseau vécut à Venise en compagnie d'une certaine "Zulietta", aventure qui se termine par une formule péremptoire adressée à Rousseau par ladite "Zulietta" : "lascia le donne e studia la matematica" : "laisse les femmes et étudie les mathématiques" (p. 421 des Mémoires d'Outre-Tombe, IV, op.cit. et page 379 de l'édition Garnier des Confessions, 1980).
J'ai donc renoué avec Rousseau, ce matin, par Chateaubriand interposé. Quant à la phrase prononcée par "Zulietta", je me suis dit que si une femme , ces jours-ci, m'adressait la même phrase à moi-même, je peux dire que je me dirais , en mon for intérieur, que mon inclination, ces jours-ci , ne va à rien d'autre qu'à des choses purement immatérielles. Comme "l'étranger" du poème en prose de Baudelaire (Petits poèmes en prose, 1869) , que l'on questionne sur ce qui suscite en lui de l'intérêt, je crois que je pourrais répondre, tout comme lui : "J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... les merveilleux nuages".

dimanche 28 décembre 2008

Dimanche 28 Décembre 2008. 9H48

La mort est omniprésente dans certaines phrases du Tome IV des Mémoires d'Outre-Tombe . Ainsi : " Antonio me disait : "Quand ce cimetière sera plein, on le laissera reposer, et on enterrera les morts dans l'île Saint-Michel de Murano." L'expression était juste : la moisson faite, on laisse la terre en jachère et l'on creuse ailleurs d'autres sillons." (fin du chapitre 9, Livre trente-neuvième, p.413, op.cit.)
Mais , dans le chapitre suivant (chapitre 10 du Livre trente-neuvième), qui s'ouvre par cette phrase qui poursuit la métaphore du chapitre précédent "Nous sommes allés voir cet autre champ qui attend le grand laboureur.", il y a cette phrase que je juge violente (à moins que je ne la comprenne pas) : "un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l'engrais se prépare encore sous la peau fraîche d'une jeune fille." (p. 413, op.cit.)